Célestin Fournier (Belon)

Professeur de chaire supérieure de sciences physiques

Lycée militaire d'Aix-en-Provence

à Monsieur le Préfet

s/c de Monsieur le commissaire-enquêteur

 

Monsieur le Préfet,

Né à Ceillac le 25 avril 1942, j'y ai grandi, puis, lorsque mon activité m'en a éloigné, je suis resté fidèle à ce site magnifique, pour y couler de belles journées de vacances et m'employer à observer d'un regard neuf notre environnement ; je profite de cette enquête pour vous livrer quelques éléments susceptibles d'apporter un peu de lumière dans une prise en compte plus objective de risques naturels.

 

* Autrefois, le Cristillan, endigué du Moulin d'en Haut jusqu'au niveau du magasin "La Rosace" seulement pour le bas, traversait le vieux village en décrivant un S qui freinait l'écoulement de ses eaux.

- Les digues, de moins de 2 mètres de hauteur, présentaient de nombreuses discontinuités et ouvertures (4 lavoirs, 3 embranchements de canaux d'arrosage, pierres disjointes) qui s'ajoutaient aux rugosités du lit naturel, non bétonné, pour freiner encore plus l'écoulement, quasi fluvial.

- L'écoulement était encore ralenti par les "dunes" de gravier du cône de déjection de la "Gravière" situé en aval de l'actuel bâtiment de "Gennevilliers" comme en témoignent les clichés d'époque.

- Il suffisait qu'un tronc d'arbre, arraché en amont par le torrent, se coince en travers du lit pour entraîner une catastrophe ; ce qui se produisit en haut du village le 13 juin 1957, après une semaine de pluies diluviennes, accompagnées d'un Foehn qui précipita la fonte des neiges, entraînant l'entrée en crue du principal ravin du "Thioure". Témoin direct du drame, je suis persuadé que l'utilisation de l'actuel tractopelle communal aurait permis de résoudre rapidement ce débordement, voire de l'éviter.

 

* Au fil des ans, que ce soit durant les veillées où l'on se délectait de contes catastrophiques, d'histoires de loups ou d'ours qui avaient presque dévoré le grand-père de retour de la foire de Guillestre, ou "au comptoir du café du commerce" où chacun en rajoute toujours plus, on en est arrivé, pour cette inondation, à un village enfoui sous une épaisseur minimale de 2 mètres de gravier.

S'il est vrai qu'une couche de presque 1,60 m de gravier entourait la chapelle de l'Immaculée Conception située dans un bas-fond de la "Rua de Ville", partout ailleurs, la couche était nettement plus mince : presqu'un mètre en bordure du lit du Cristillan et même certains quartiers du village, comme celui à l'ouest de la "Cure" (rue des Morts), et le bas du village ont quasiment été épargnés (l'épaisseur d'alluvions n'y a jamais dépassé 10 à 20 cm dans les étables pourtant enterrées) ; une bonne partie des granges, bien que de plain-pied avec la rue, n'étaient pas du tout affectées par les inondations, ce qui est vérifiable.

Par ailleurs, contrairement à ce qu'a rapporté une presse avide de sensation, nous avons eu le temps, après qu'il y ait eu débordement dans les Oches, d'évacuer tout le bétail (de nombreuses ruelles ont facilité l'opération), et de récupérer des vêtements pour nous réfugier au hameau de la Clapière.

 

* Aujourd'hui, 2 barrages importants situés en amont évitent l'arrivée des troncs d'arbres et retiennent les sédiments solides roulés par le courant.

- Le cours du Cristillan est devenu rectiligne, plus large et des digues continues, beaucoup plus hautes, ont été prolongées en amont et en aval.

- Le bétonnage du lit a augmenté sensiblement la vitesse de l'écoulement et il n'y a pas de point d'ancrage d'un éventuel barrage ; ces différents facteurs concourent à évacuer un flux nettement plus important en période de crue.

- Cet aménagement a fait ses preuves, notamment au cours des dernières années qui ont vu les crues désastreuses du Guil dans sa vallée haute.

- J'oubliais l'importance des constructions des "gabions" dans les parties hautes des ravines des Sagnes, du Thiouré, du Bois Noir, qui ne viennent plus grossir le Cristillan en période de crue.

- La forêt s'est étendue depuis 50 ans sur les versants sud situés en amont du village (avec une réduction de son exploitation). L'extension de la forêt jointe au regazonnement des zones ravinées, moins pâturées aujourd'hui, permettent de créer des zones tampon freinant la montée des eaux.

 

Alors, tout va bien, me direz-vous Monsieur le Préfet, eh bien, non, pas encore.

- Il serait judicieux d'évacuer tous les dépôts (carcasses de voiture, matériaux, déchets, cabanes), en bordure du Cristillan, en amont du village, qui risquent d'obstruer le chenal.

- On ne comprend pas pourquoi, dans la zone qui s'étend du restaurant "Le Matefaim" jusqu'au sud des courts de tennis, le radier du torrent est quasi horizontal, pour ensuite s'interrompre en produisant une chute de 2 mètres, brisant l'élan de l'eau et génératrice de remous dévastateurs pour les bordures. Il conviendrait de casser cette portion et de la reprendre pour la prolonger en pente régulière jusqu'au confluent avec le torrent du Mélézet et même au delà pour maintenir le tirage efficace de la traversée du village.

- Certains ponts pourraient être aménagés, voire rehaussés et notamment le pont de la Départementale situé au confluent du Cristillan et du Mélézet.

- Le pont de la Départementale qui, à l'entrée de la Clapière enjambe le ravin du même nom, serait aussi à revoir par les services de l'Équipement, car, à ce jour, depuis la sécurisation du ravin par des gabions, l'étranglement qu'il produit serait le seul point faible du ravin.

 

A l'extérieur du village :

- Le ravin de la Clapière s'est apaisé avec la construction de gabions, il y a bientôt 50 ans... La forêt a repris ses droits sur ses berges.

- La zone de camping du Moutet n'a pas été engravée, même en 1957. Le torrent du Mélézet traîne peu de sédiments solides, et les quelques débordements observés au printemps, parfois, ont disparu depuis le rehaussement des berges.

- Comme en témoignent les clichés, la Combe de l'Infernet s'est boisée durant le siècle dernier. C'est un endroit enneigé, car l'adroit est chaud (ne l'appelle-t-on pas le quartier des Vignes), dont le sol est recouvert d'arbustes et qui ne présente aucun risque d'avalanche.Il suffirait d'une digue pour cantonner à l'Est une hypothétique arrivée d'eau (qui n'a jamais été observée à ce jour)

- La coulée de neige de 1948, dont on a prétendu qu'elle était arrivée au niveau du pont de la Cascade au sud de l'hôtel du même nom, était, comme le montre la topologie du sol, plus à l'ouest et environ à mi-distance entre le pont de la Cascade (départ du premier téléski) et le camping des Mélèzes (pour preuve, nous n'avons jamais eu à nettoyer d'éventuels branchages tranportés par la coulée, un pré qu'exploitait mon père dans la zone incriminée).

 

En conclusion, l'étude SOGREAH, dont j'ai pris connaissance, est sans rapport avec la réalité à Ceillac. Pourquoi autant d'exagérations qui peuvent être démontées facilement ?

Au pays de Descartes, il est étonnant de découvrir que des services de l'État, R.T.M. et Équipement, ont encore exagéré ces risques, alors que le simple bon sens conduisait à plus de modération.

Il serait visiblement regrettable que des études, peut-être conduites un peu vite, continuent à "plomber" un village qui ne demande qu'à prospérer et à prendre part au développement de notre pays.

C'est pourquoi, Monsieur le Préfet, je souhaiterais qu'avec rigueur et discernement, votre compétence sache faire la part des choses, et puisse mettre fin à une situation injuste et absurde, pour que continue à vivre ce village, bimillénaire comme en témoigne l'archéologie.

Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, l'expression de mes sentiments respectueux et dévoués.

 

Célestin Fournier (Belon)