Laurent FAVIER
46, rue Eurydice
34070 MONTPELLIER


Monsieur le Commissaire Enquêteur
Enquete publique PPR CEILLAC

Ceillac, le 12 mars 2004

 

Monsieur le commissaire,


Ma première remarque porte sur la présentation des cartes de zonages des risques naturels de la commune de Ceillac. Ce qui frappe au premier regard, c'est l'importance de la zone de fort risque naturel qui touche la quasi totalité du territoire. Au second, c'est l'implantation des zones habitées ancestrales qui se trouvent souvent en zone de forts risques. Le chef lieu y est en totalité. La constatation se vérifie pour les maisons de la Clapière et pour la plupart des hameaux d'estive de la vallée du Cristillan.

La seconde porte sur la présentation de la méthode qui a permis aux experts de définir les zonages. Elle est, semble-t-il, essentiellement basée sur une étude bibliographique des archives du village. Les risques décrits et recensés au PPR sont inhérents aux régions montagnardes. Une analyse personnalisée du site de Ceillac, de sa géomorphologie semble quasi absente de l'étude. L'observation, la localisation et la description de lentilles de glissement, de loupes d'effondrement, de massifs rocheux instables permettraient de préciser la classification des risques. La présence de Gypse est, par exemple, généralement bien visible grâce à l'existence de loupes d'effondrement. Si elles apparaissent sur la rive Gauche du Cristillan, elles ne sont pas ou peu observables dans les anciennes terrasses cultivées " des Vignes " ou de la " Clapière ". Ce risque participe pourtant au classement en zone d'aléa des surfaces.

La troisième porte sur des incohérences entre la carte des aléas naturels et la carte de zonage. Ainsi, des terrains situés en zone d'aléas moyens ou faibles se retrouvent en zone rouge sur la carte de risques naturels, et deviennent de fait inconstructibles. C'est le cas de tous les terrains qui se situent à la sortie du cône de déjection, rive gauche du Cristillan, après la maison Faurebrac.

Plus globalement, s'il n'est pas question de revenir sur les risques présentés, ils peuvent paraître largement surestimés aux Ceillaquins. C'est le cas, par exemple, pour les risques d'effondrement dans tout le nouveau village, de chutes de blocs à la Viste, et surtout d'inondation dans le chef lieu.
C'est sur le dernier risque, surtout, que des aménagements du PPR doivent intervenir. La lecture du passé montre deux inondations importantes au cours des deux derniers siècles. La première est intervenue en 1856, la seconde en 1957.
L'expert a défini la carte des aléas à partir du second évènement. Ses conséquences sont, sans conteste, à prendre en compte dans les préconisations du PPR. Elles ne doivent pas, par contre, être démultipliées au risque de voir le village disparaître. Ainsi à l'écoute des témoins de l'inondation, plusieurs points ressortent :

1- La conjonction d'observations climatiques rares, donne à l'inondation un caractère très exceptionnel. L'année du drame avait connu de fortes accumulations de neige. Les montagnes avaient subi un fort vent de fœhn pendant plusieurs jours. Enfin, le village subissait de fortes pluies qui accentuaient la fonte du manteau neigeux. L'étude qui a prévalu le PPR, estime que la crue de 1957 est centennale. L'interrogation de spécialistes de la région, qui évoquent des déplacements de dépôts morainiques datant de plus de 5000 ans lors de l'événement, laissent supposer une crue beaucoup plus exceptionnelle. L'absence de débordements du Cristillan dans le village depuis 1957, confirme sa rareté. En effet, selon l'étude des risques hydrauliques du torrent, ses crues décennales, dimensionnées par l'expert en fonction de la crue de 1957, décidée centennale, auraient du générer des débordements en plusieurs points de la traversée du village. Une des explications de l'absence de débordement du torrent aux cours des 47 dernières années, est que le temps de retour d'une crue identique à celle de 1957 est beaucoup plus important que celui donné par l'expert.

2- Les préconisations du PPR semblent sous-entendre une extrême soudaineté de la crue qui pourrait surprendre les clients des commerces pendant leurs actes d'achats. Pour cela, il faudrait qu'une vague importante déferle sur le village. Seul un risque d'embâcles en amont du village qui cèderait pourrait expliquer une telle situation. Ce n'est pas ce qu'ont observé les témoins de 1957 . L'eau est montée lentement dans le village (en 24 heures environ). Les villageois ont eu le temps de protéger les personnes et les bêtes (aucune perte). Une photo, dans le livre cent ans à Ceillac, du facteur continuant sa tournée dans le village avec de l'eau à mi-mollet, démontre que les villageois n'ont pas été surpris par la montée des eaux.

3- L'étude parle d'un fort risque de laves torrentielles qui augmenterait les dégâts sur les biens et personnes dans le village. Les matériaux " charriés " par le torrent, à l'époque, semblent confirmer le phénomène, mais son impact sur le village a été minime. Ici encore l'observation de la dernière inondation, comme l'interrogation des témoins est significative d'une surestimation du risque. Le transport de matériaux a engravé les rez-de-chaussée et les sous-sols des fermes du village, mais aucune n'a été détruite ou gravement endommagée. Le torrent avait transporté dans le village des matériaux de faible granulométrie et du bois, pas de blocs.

4- Alors que l'étude des risques hydrauliques base ses conclusions sur l'observation de l'inondation de 1957, la cartographie des aléas la dépasse largement en inscrivant en zone inondable des terres qui n'avaient pas été touchées. Ici encore l'interrogation des témoins indique que les engravements se sont concentrés entre le haut du village et le milieu. C'est entre l'église et le libre service qu'ils étaient maximums avec une hauteur d'environ 2 m. Le bas du village, le lieu dit la gravière en particulier, n'avait pas été touché.


Même si les témoignages des populations ne doivent pas prédominer, ils doivent être pris en compte. L'ensemble des observations doit servir le zonage et les préconisations du PPR. Elles doivent permettre de ne pas aller trop loin dans le principe de précaution tout en protégeant efficacement les personnes et les biens dans le futur.
Ainsi la crue de 1957 devrait être considérée comme la crue maximum observée. Le risque statistique de la revoir à court ou moyen terme semble limité, d'autant plus que des aménagements ont été réalisés à sa suite. Les deux barrages RTM en amont du village, ainsi que ceux réalisés dans les ravins du Thioure limitent le risque de transport de matériaux observé en 1957. La réfection des digues, avec entonnement en amont du village, facilite l'écoulement des flux.
Si une crue similaire se reproduisait, il est probable qu'elle toucherait les mêmes points sensibles du village (du haut jusqu'au milieu).Il est probable comme l'indique l'étude hydraulique que l'eau, sortie de son lit, serait alors endiguée par les rues du village, et que comme en 1957, le pied de ville serait moins touché. Il est probable enfin que les engravements serait moindre grâce aux travaux réalisés.

Ainsi il semble nécessaire d'assouplir les zonages et dans une certaine limite les préconisations d'occupation et d'utilisation des sols :

Une relecture des zones touchées lors des derniers gros aléas doit permettre de délimiter à nouveau les zonages. Cette relecture doit être confortée par l'adoption par la commune de certaines précautions. L'une d'entre elle est l'engagement d'un entretien régulier de la rivière et des ouvrages en amont du village, éventuellement normalisé dans un contrat de rivière. L'élimination de la zone artisanale (agricole ?) en amont immédiat du village va dans le même sens par une diminution des risques de transports de matériaux. Un système d'alerte informant la population du risque, ou la modification des obstacles de franchissement des digues (surélévation, ponts escamotables) limiteront également les conséquences d'une nouvelle crue.
Des lors des zones actuellement en zone rouge pourraient passer en zone bleue (la gravière, la rive gauche du Cristillan).

Les préconisations d'utilisation des sols urbanisés doivent être redéfinies plus précisément de manière à éviter toutes interprétations et litiges.
Ainsi dans la zone R4 qui rassemble tout le chef lieu. Le plan de prévention indique : " toutes occupations et utilisations du sol… sont interdites, à l'exception de celles décrites ci-après….à condition qu'elles n'aggravent pas les risques, n'en provoque pas de nouveaux…. ". La notion d'aggravation du risque est ici particulièrement abstraite et sujette à discussions. Le changement de destination d'un immeuble (d'une grange en appartement ou d'un garage en commerce) s'il respecte par ailleurs toutes les préconisations du plan (ouvertures au dessus de 2 M…), est elle susceptible d'aggraver le risque ou d'en créer un nouveau ? Si la réponse est affirmative, cela signifie pour le village le gel de tous projets futurs et son abandon.
Une telle affirmation serait incohérente avec des PPR validés dans d'autres régions. Ainsi le PPR de la vallée de la Loire moyenne prévoit dans les zones inondables déjà urbanisées et d'aléa fort, une constructibilité sous réserve de respect des prescriptions du PPR.
A Ceillac, la zone d'aléa fort interdit toutes constructions nouvelles. Les bâtiments existants doivent pouvoir être aménagés. Pour cela, les prescriptions du PPR doivent être définies clairement : Par exemple " Dans les constructions et installations implantées antérieurement à la publication du PPR, les travaux d'entretien, de gestion et d'aménagements, y compris lorsque l'immeuble change de destination, pourront être réalisés à la condition que la zone habitable soit située à 2m au dessus du terrain naturel et que les ouvertures situées à une hauteur inférieure à 2 m soient obstruées par des panneaux amovibles résistants et étanches ".
Certaines des préconisations doivent être éliminées car incohérentes avec le risque observé. L'obligation " d'un système de mise en sécurité des personnes dans les commerces " est absurde car la crue n'est pas soudaine et permet une évacuation et mise en sécurité des populations en dehors de la zone inondable. L'obligation de panneaux amovibles pour protéger les biens matériels peut par contre être nécessaire mais n'est pas prévue.

Le PPR ne doit pas être un frein à la vie et au développement de notre village. Il doit au contraire le permettre en intégrant la sécurité des personnes et des biens. Les études ont été réalisées essentiellement en se retournant sur les évènements passés. Il est regrettable que les experts qui ont rédigé les zonages n'aient pas remarqué que les habitations anciennes étaient pour la plupart situées en zone rouge. Est-ce que les " anciens " se seraient trompés pendant des siècles ? Auraient-ils installé de façon durable leur patrimoine et leur famille dans des lieux où ils se savaient menacés. Cela semble peu probable. Si nos ancêtres se sont installés à proximité du torrent, c'est qu'il leur facilitait le quotidien mais aussi que sa menace était tout à fait acceptable. C'est que le cône de déjection où est situé le chef lieu n'est peut-être pas aussi risqué que ne veulent le montrer les experts, c'est que les zones avalancheuses où sont installés les hameaux d'estive ne sont peut-être pas aussi avalancheux qu'il n'y paraît !

C'est souvent en se retournant sur le passé que l'on construit l'avenir. Rendre inconstructible les lieux d'habitations ancestrales, c'est oublier des siècles de mémoires collectives. Le PPR doit aller dans le sens de cette mémoire et s'y référer. Elle en expose les risques, il doit les rendre acceptables.