Madeleine Pesson vit à Ceillac. Après avoir passé pas mal d'années, par métier, à inciter les autres à s'exprimer, au cours d'observations quotidiennes dans les lieux familiers d'un pays d'adoption, le désir lui est venu de noter les impressions reçues lors de quelques rencontres avec des êtres de nature, parfois en écho avec les souvenirs d'une enfance nivernaise.

Elle a rassemblé une dizaine de nouvelles dans un petit livret publié aux Editions Transhumances (Val des Prés ~ www.transhumances.com) et intitulé "La petite noire du Veyer". Ces nouvelles ont obtenu le prix de la nouvelle au festival du livre de montagne de l'Argentière-la-Bessée.

Ci dessous, vous pourrez lire la nouvelle "L'esprit du clapier" qui souligne bien le caractère patrimonial de ces dinosaures de pierre édifiés par des générations d'hommes, de femmes et d'enfants des vallées alpines.

Un site a été créé où tout un chacun peut faire part de ses impressions ou échanger avec l'auteur : www.histoiresdenature.fr.

 

 

L’esprit du clapier

Ils venaient de l’orient, poussés par la faim, le nombre ou l’aventure, peuples lancés, il y a des milliers d’années, sur les routes de l’ouest, dans une lente conquête des terres riches et vides de l’Europe.

Au bout du monde, devant l’océan, ils s’arrêtèrent. L’au-delà ne pouvait être qu’un abîme, interdit aux humains.

Dans la traversée des montagnes roulaient sous leurs pas les galets et les cailloux, comme roulaient dans leurs bouches les racines monosyllabiques de langues inconnues, voyelle claire enrobée de consonnes sonores, qui résonnent encore dans les noms des sommets et des villages :

cair des cairns et du Queyras,
cam de Champsaur et Chambeyron,
can de Chantemerle et Chanteloube,
cal du caillou, du calcaire et des mains calleuses,
clap des clapiers, Clapière, Clapouse et Clapeyto.

Ces premiers explorateurs, fascinés par les hauteurs, repères dans leur course ou domaine des dieux, nommèrent le rocher aride qu’il fallait franchir, les arches, les aiguilles, les crests, les brics, les soums. Ils nommèrent truc la roche enfouie qu’ils retiraient du sol pour le défricher. Et en un temps où le mot par sa sonorité était le reflet de la chose, ils se nommèrent eux, premiers habitants d’un pays où la pierre est partout présente, les Quariates, issus de la pierre.

Dans sa descente depuis les pics, le glacier avait poussé devant lui les moraines enrobées dans le limon argileux, puis les avait déposées dans la plaine, polies, striées par le grand brassage, rencontrant l’obstacle d’un gros bloc erratique qui monte encore la garde.

Les avaient rejointes leurs soeurs dévalant des sommets, arrachées au rocher, érodées par la neige et le vent: les calcaires gris et les tufs jaunâtres, poreux et légers , dont s’élèveraient les clochers élancés, et, charriés par les torrents, des morceaux de montagne, schistes, serpentine d’un vert de mer et marbre rose, jaillis des anciens volcans ou fruits des sédiments de l’océan primitif., qui gardent dans leur corps figé les veines, les plis, les souvenirs des métamorphoses profondes.

Quand la chaleur revint sur la terre et que les nomades curieux montèrent vers les sommets conduisant leurs troupeaux vers de nouveaux alpages, quel berger inventeur voulut le premier cesser d’errer, rester dans un vallon hospitalier, quelle femme pressentant les jardins chercha un coin de terre fertile dans la pente la moins rude, en arracha un premier caillou, puis un autre, pour y déposer les graines encore sauvages et en surveiller la croissance au pied de son abri ? Geste familier du jardinier qui s’étonne, après avoir tant de fois retourné la terre, de trouver toujours, au bout de la dent d’acier, la résistance de la pierre. Car comme les ossements des morts remontant des profondeurs, inépuisablement les pierres surgissaient du sol pour le travail sans fin de Sisyphe paysan, et des mains laborieuses de femmes et d’enfants, d’année en année, deux mille ans peut-être, construisaient le tas ancestral.

Aujourd’hui, dans les pentes abandonnées aux abords des villages, aux terrasses herbeuses horizontales figurant l’escalier gigantesque des anciennes cultures, s’opposent les zébrures verticales d’un blanc grisâtre, en mamelons adoucis, des éboulis construits, séparant les minuscules parcelles.

Adossés à un bloc ou à un muret grossier, humbles édifices non recensés par l’histoire, ils soulèvent leur dos bossu de dinosaures émergeant des sables. Sous la pluie leur corps est d’un sombre menaçant, cuir de rhinocéros gris et tanné par le soleil et les neiges.

A l’intérieur, leur ventre chaud et doux de calcaires blancs et roses s’offre comme une peau qui n’a jamais vu le soleil.

Parfois plantés d’un arc-en-ciel qui, d’un bond, les relie à l’autre versant; un pied dans le clapier, l’autre dans le torrent.

Gardien de la mémoire du faucheur, le clapier, deux mille ans durant,a vu, un matin choisi de chaque mois de juin, ni trop tôt ni trop tard, quand les hautes herbes se balancent, que les dactyles pelotonnés égrènent leur pollen et fument, tout le village fauchant ensemble pour ne pas endommager la récolte.

Au printemps les enfants avaient ramassé dans les paniers de bois et porté sur les tas séculaires les pierres qui ne doivent pas ébrécher le fil aigu de la faux.

Le faucheur avance à larges enjambées, tenant fermement la faux à manche de frêne, les andains tombant des deux côtés l’un après l’autre. Il garde à la ceinture dans le couhier la pierre lombarde au grain fin dans sa réserve d’eau. Sur l’enclumette, en la martelant, il rendra son tranchant à la lame émoussée.

Du col des Estronques, après l’avoir épierré, a-t-on rapporté jusque dans les fustes de l’alpage, sur les mules au pas assuré dans le sentier tortueux, les trousses de foin au parfum d’aster et de joubarbe ?

Un jour, la “vieille feau rompue” sera abandonnée à la rouille et rejoindra l’ocre des pierres et des lichens. Veilleur des vestiges dédaignés, le clapier absorbera des siècles durant dans sa carapace bienveillante, le fragment de fonte d’une marmite, le tesson de terre cuite d’un vieux poêlon, le barbelé rouillé où se perche l’oiseau venu d’Afrique.

Parfois, comme les rochers s’ouvrent, disent les légendes, pour révéler un trésor caché, l’amas anonyme des pierres recèle, plus profond, l’enclos primitif du tumulus sacré où dort le chef d’une tribu ancienne, bardé pour l’au-delà de torques de bronze, allongé entre les lauzes dressées, dans le ventre de la terre.

Gros oeufs couvés par le soleil de l’été, les pierres chaudes font jaillir de leur croûte stérile une explosion de vie.

Je marche sur le tapis carmin des orpins blancs succulents, les sedums soufre et les joubarbes pourprées, comme en une allée de triomphe, le chemin de ronde d’un fier château ruiné, un jardin alpin à tous vents.

Aux quatre coins rayonnent les touffes des centranthes roses, que butine, de son vol lourd, l’Apollon ocellé né ce matin, et se courbent les longues graminées soyeuses où se love, vers le soir l’azuré bleu céleste.

Un grand tapage de criquets fait vibrer la prairie qui ondule. La rumeur des abeilles monte des touffes de thym.

Il faut venir à l’aube pour surprendre, proclamant son territoire à la pointe d’un bloc, le petit tarier des prés, qui a son nid à deux pas, au ras du sol dans le fouillis herbu d’un pas de vache, ou le rare merle de roche à la livrée de lichen orangé et de ciel bleu.

Combien de générations d’oiseaux se sont-elles posées quelques instants sur ce perchoir favori, pour que le lichen patient, nourri de leurs déchets et des sucs de la pierre, franchisse les quelques millimètres de sa croissance annuelle, jusqu’à former cette tache orangée qui éclate sur la grisaille du rocher?

A l’ombre, dans ses replis, se blottit la craintive vipère aspic et parfois, suspendue à la voûte de sa grotte, une chrysalide qui attend son heure.

Oeuvre des hommes mais fondus dans la nature, éboulis naturels de la montagne ou pyramides des humbles, l’oeil hésite à nommer vos formes mais sent avec vous une proximité confuse.

Pierres vivantes, refermées sur votre silence, lourdes de mémoire muette, rivées à la terre, sous le soleil qui vous cuit ou le gel qui vous fend, pauvres cailloux des chemins aux corps uniques, à l’histoire singulière, un désir vous anime, une nostalgie vous émeut, de votre ancien lien à la race des hommes, quand vous voyez certains soirs, les ombres de Deucalion et Pyrrha, seuls survivants, marcher sur les terres lavées par le déluge, jetant derrière leur dos, sur le conseil des dieux, “les os de leur Grande Mère”, c’est à dire les pierres, d’où surgiront les nouveaux enfants de la terre.